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Une passion intense et coûteuse

© La Liberté du 24 mars 2014

Albert Cailler & Olivier Bugnard - Restaurateurs passionnés LANCIA

Albert Cailler & Olivier Bugnard

Restaurateurs passionnés LANCIA


La remise en état de vieilles voitures coûte des millions de francs par année en Suisse. «La Liberté» a rencontré deux passionnés de restauration au salon Oldtimer & Teilemarkt à Forum Fribourg.

Des dizaines de millions de francs sont consacrés chaque année à l’achat et à la restauration de voitures anciennes en Suisse. La valeur moyenne d’un véhicule de collection est comprise entre 25000 et 30000 francs et il faut encore rajouter des sommes comparables pour les remettre en état. Ces chiffres, issus d’une enquête réalisée par Swiss Oldtimers, l’organe faîtier des voitures anciennes en Suisse, illustrent bien l’important investissement financier consenti par les amateurs de voitures de collection.

Et ce n’est pas Albert Cailler qui dira le contraire. Rencontré au salon Oldtimer & Teilemarkt (OTM), dont la 39e édition a eu lieu ce week-end à Forum Fribourg, ce Neuchâtelois est un véritable passionné. Une qualité qu’il partage avec la centaine d’exposants de cette foire consacrée aux vieilles voitures. Une passion dont il a fait son métier puisque ce sexagénaire, mécanicien auto de profession, est spécialisé dans la restauration de Lancia.

Une activité qu’il exerce dans son atelier de Couvet (NE). «Je suis le seul en Suisse à m’occuper exclusivement de cette marque. La plupart des restaurateurs sont plus versés Porsche et voitures anglaises», explique celui qui s’apprête à remettre son affaire à Olivier Bugnard. C’est donc ce mécanicien fribourgeois, installé à Autigny, qui perpétuera le savoir-faire.

Peu de clients suisses

Ses compétences, Albert Cailler les met au service de particuliers, propriétaires d’anciens modèles Lancia datant des années 1930 jusqu’aux années 1970, avant que la marque soit reprise par Fiat. Entre l’entretien et la restauration, environ dix voitures passent chaque année entre ses mains expertes. «Certains chantiers durent entre trois et quatre ans», précise Albert Cailler dont la plupart des clients viennent de France, Belgique mais très peu de Suisse… «Il y a des sous dans les banques mais pas chez les gens», plaisante-t-il en fournissant quelques exemples de prix.

Un démontage complet de la voiture nécessite environ 80 heures de travail et 130 heures pour la mécanique. Au final, il faut compter plus de 1100 heures de travail pour remettre un véhicule en état.

«Le tarif horaire est de 100fr. C’est moins que dans les garages modernes, qui demandent environ 160fr. par heure de travail. Mais vous savez, le prix dépend toujours de ce que veut le client. S’il souhaite du neuf avec des pièces d’origine, alors il n’y a pas de limite…», indique le mécanicien, avant de sortir une photo d’un de ses petits bijoux, une splendide Lancia Aurelia B 205 de 1957, la voiture fétiche d’Hergé, le créateur de Tintin. Le coût de cette restauration, qui a duré trois ans, est évalué à 150000fr. «On est parti d’une épave qui coûtait déjà 20000euros (plus de 25000fr., ndlr). Il n’y a pas un boulon de cette voiture qui n’a pas été dévissé!»

Des coûts qui peuvent encore grimper en fonction de la rareté des modèles ainsi que des pièces. «J’essaie d’utiliser au maximum les pièces existantes. Je les répare, ce qui, évidemment, augmente le temps de travail. On trouve également des pièces qui ont été refabriquées mais qui ne sont pas forcément fiables.»

Un avis que partage José Dula, 57 ans, qui exploite depuis plus de trente ans le garage familial à Courtepin. «Les pièces d’origine coûtent de plus en plus cher et sont de plus en plus rares. Actuellement, il faut souvent rajouter un zéro au prix payé à l’époque!», relève celui qui a reconverti, il y a cinq ans, son garage en royaume «Citroën». «Je les adore et je les connais par coeur! J’ai été formé sur ces voitures et j’ai aussi fait plusieurs compétitions internationales de 2CV (deux chevaux, ndlr) cross.» Contrairement à Albert Cailler, José Dula ne restaure pas des vieilles voitures pour le compte de privés. Il les retape puis les revend à une clientèle majoritairement suisse.

Là encore, ce sont des centaines et parfois desmilliers d’heures de travail auxquelles il faut rajouter de nombreux kilomètres parcourus pour dénicher les perles rares. En France, en Italie, en Allemagne mais surtout en Hollande, qui compte le plus grand nombre decollectionneurs de Citroën. «C’est le pays où il y a leplus deCitroën anciennes en circulation.»

Combien faut-il débourser pour avoir le plaisir de rouler en ancienne Citroën?«J’aurais fait autre chose si j’avais voulu faire fortune», glisse le Lacois, qui préfère rester discret. On saura simplement qu’une des dernières 2CV datant de 1986, avant l’arrêt de la production, coûtait environ 8600fr. Un prix qu’il faut aujourd’hui multiplier par deux pour la version restaurée…


Stéphanie Schroeter



"ALBERT JE SUIS EMBÊTÉ, COMMENT IL FAUT FAIRE?"

LA RÉCENTE DISPARITION D’ALBERT CAILLER LAISSE UN GRAND VIDE DANS LE COEUR DES LANCISTES. DURANT LES DEUX DERNIÈRES ANNÉES DE SA VIE, IL AVAIT TRANSMIS UNE PARTIE DE SON SAVOIR À OLIVIER BUGNARD, RESTAURATEUR À AUTIGNY.

© ACS Automobile Club Suisse no 255 | octobre 2015


" Albert Cailler venait-il de temps en temps dans votre atelier de restauration ? "

Olivier Bugnard : Il est venu assez régulièrement en 2014, moins par la suite, même si on a quand même

travaillé un petit peu ensemble cette année. J’ai terminé certains chantiers qu’il avait entrepris, principalement la restauration d’une Aurelia dont il avait entièrement révisé le moteur. Avec la maladie, il n’était plus suffisamment en forme pour le faire.

" Comment avez-vous fait sa connaissance ? "

Je l’ai rencontré pour la première fois dans son garage de Vandoeuvres, il y a plus de 20 ans. Puis je l’ai retrouvé à la route de Chêne, à Genève, où il est resté une dizaine d’années avant de déménager à Couvet. J’ai toujours été passionné par Lancia et Albert était une grande source de renseignements. Même s’il avait les mains dans le cambouis, il prenait volontiers le téléphone pour une question X ou Y. «Albert je suis embêté, comment il faut faire ?» «Ah, fais comme ci, fais comme ça, et après tu verras ça marche.» Et effectivement ça fonctionnait. Les Lancia, il les connaissait très bien, particulièrement l’Aurelia, la voiture qu’il a le plus restaurée. Certaines, je pense notamment à une série 6, paraissaient destinées à faire de la pièce. Quand on voit les photos de l’épave, on se dit qu’il fallait être courageux.

Il a possédé ou restauré des voitures emblématiques…

Il a eu entre les mains l’Aurelia Cabriolet B24 réunissant Brigitte Bardot et Roger Vadim dans «Et dieu créa la femme». Il avait mis en vente dernièrement son Astura de 1935 carrossée par Pinin Farina. Il possédait aussi une Flaminia et une Fulvia Coupé avec laquelle il est venu quelquefois à Autigny.

Il avait parfois des idées très arrêtées sur certains sujets, mais ça faisait partie du personnage. Je pense qu’on s’est bien entendus durant les deux années de notre collaboration. Il était très généreux. Certaines personnes sont conservatrices, veulent garder les choses pour elles, pas lui. Il me disait : «Méfie-toi quand tu démontes ta boîte de vitesses. Moi, je l’ai fait, je n’ai pas vu le truc et j’ai dû redémonter la boîte.» Encore dernièrement, je l’ai appelé parce qu’il me manquait un ressort pour un tendeur de chaîne de distribution. «Ecoute, c’est monté avec un ressort comme ça, mais ça ne me plaît pas. Est-ce que tu as quelque chose ?» «Ah oui, je vois ce que c’est, je le glisse dans une enveloppe.» Le lendemain, je le recevais par la poste et c’était ça. J’avais la confirmation que le ressort dans la voiture n’était pas le bon.

Il avait fait de vous son successeur ?

Il m’avait dit en 2011 déjà qu’il cherchait un repreneur. A l’époque, j’occupais des locaux à Rosé qui ne se prêtaient pas vraiment à la restauration. J’en faisais un peu mais c’était plutôt une activité accessoire, au côté de la voiture contemporaine et des poids lourds. Lorsque j’ai dû quitter Rosé, je suis tombé sur cette ferme qui avait été rénovée il y a une vingtaine d’années dans le but de faire de la restauration de voitures anciennes, mais le projet n’avait pas abouti. J’ai démarré à l’automne 2013 et j’ai repris les activités d’Albert début 2014. Lui-même avait gardé une petite activité chez lui aux Bayards, un village à côté de Couvet. J’ai repris principalement des moteurs et des boîtes de vitesses, et aussi de la petite pièce qui rend service.

Qu’est-ce qu’il vous laisse ?

Il m’a transmis pas mal de choses, pas suffisamment puisque malheureusement il est parti un petit peu trop vite. Il avait parfois des idées très arrêtées sur certains sujets, mais ça faisait partie du personnage. Je pense qu’on s’est bien entendus durant les deux années de notre collaboration. Il était très généreux. Certaines personnes sont conservatrices, veulent garder les choses pour elles, pas lui. Il me disait : «Méfie-toi quand tu démontes ta boîte de vitesses. Moi, je l’ai fait, je n’ai pas vu le truc et j’ai dû redémonter la boîte.» Encore dernièrement, je l’ai appelé parce qu’il me manquait un ressort pour un tendeur de chaîne de distribution. «Ecoute, c’est monté avec un ressort comme ça, mais ça ne me plaît pas. Est-ce que tu as quelque chose ?» «Ah oui, je vois ce que c’est, je le glisse dans une enveloppe.» Le lendemain, je le recevais par la poste et c’était ça. J’avais la confirmation que le ressort dans la voiture n’était pas le bon.

Il a toujours eu la volonté de transmettre…

Il voulait créer une école de restauration. Régler un allumage ou démonter entièrement un moteur pour le réviser, le mécano d’aujourd’hui l’a peut-être vu une fois aux cours mais il ne l’a plus jamais fait en atelier. Les carrossiers eux aussi réparent plutôt les petites casses. Taper la tôle, ça se perd énormément. Son idée était de redonner vie à tous ces métiers, garnisseur, tôlier, peintre, etc.


Albert Cailler | Article ACS octobre 2015

Albert Cailler

photo RTN


" IL Y A UN ESPRIT LANCIA "

Qu’est-ce qui vous plaît dans cette marque ?

O.B : Principalement une certaine discrétion, mais aussi un raffinement assez prononcé, des lignes souvent très réussies émanant de grands carrossiers, Pininfarina, Zagato ou Touring. Il y a un esprit Lancia. Un Lanciste est rarement un Jaguariste.

Olivier Bugnard | Restauration Automobile | ACS Automobile Club Suisse

Olivier Bugnard

Lancia a souvent présenté des avancées technologiques…

Ça a commencé par la Lambda, la première voiture à adopter une caisse autoporteuse.

Deuxième virage, juste avant la guerre, l’Aprilia à moteur V4 : une voiture assez légère, agile, dotée d’une suspension à quatre roues indépendantes, freins arrière collés au pont. Le tournant suivant, c’est l’Aurelia, la première GT capable aussi de gagner le Monte-Carlo.

Cette passion vient de l'enfance?

J’avais une quinzaine d’années lorsque j’ai restauré une Aprilia de 1949 avec mon frère. On a travaillé durant 6-7 ans le soir et le week-end.

La passion est venue de là.

Qu’est-ce qui vous plaît dans cette marque ?

L’Aurelia est une voiture très réussie, le B20 en particulier. Une voiture très équilibrée, boîte-pont à l’arrière pour l’équilibrage des masses, suspension avant indépendante, un peu le même principe que la Lambda avec une certaine évolution mais des ressorts hélicoïdaux dans des coulisseaux.

Si vous ne connaissez pas, vous vous demandez comment ça marche. Car tout est caché, l’amortisseur est intégré à la suspension.

Par Pierre Thaulaz